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Richard Hyland

Richard Hyland " Babel : Un She’ur" (1990)

Traduction par Françoise Michaut

Note introductive par Françoise Michaut [*]

1. Dans le sillage du réalisme juridique américain, la recherche ultérieure s’est partagée en quatre directions donnant naissance aux courants Droit et société, Droit et économie, Droit et littérature et études critiques universellement connues sous le nom de Critical Legal Studies.

2. Le courant Droit et littérature, apparu à l’aube du dernier quart du vingtième siècle, s’est lui-même partagé entre deux préoccupations principales : d’une part, l’intérêt pour l’étude du droit dans la littérature, d’autre part, l’approche du droit comme littérature ou du droit comme langage, la grande question étant celle de l’interprétation et les juristes se sont alors tournés vers les spécialistes de l’interprétation des textes religieux et des textes littéraires et vers les travaux des philosophes contemporains, notamment Hans-Georg Gadamer et Jacques Derrida et des linguistes pour rendre compte du fonctionnement des systèmes juridiques.

3. L’article de Richard Hyland ici traduit relève de cette seconde préoccupation. Il a été publié dans les actes célèbres d’un colloque sur « Deconstruction and the Possibility of Justice » où figure notamment un long texte de Derrida, « Force de loi : le « Fondement mystique de l’autorité. »

4. Le Professeur Richard Hyland, qui est spécialiste d’histoire juridique américaine et de droit comparé, invite, dans cette contribution, le lecteur à prendre conscience des différences qui marquent en profondeur les langues et les systèmes juridiques (qu’il évoque à partir des modes d’enseignement du droit en Allemagne, aux Etats-Unis et en France). Cette diversité, dont la maîtrise peut être douloureuse, est, en fait, nous enseigne-t-il, une chance formidable en ce qu’elle est la condition sine qua non à l’imagination d’autres possibles.

5. Le thème général de ce numéro de Clio@themis appelait le choix de cet merveilleux article contemporain.

6. Je remercie Richard Hyland d’avoir relu ma traduction et d’avoir contribué, par de subtiles suggestions, à l’améliorer.

Richard Hyland [*] BABEL : UN SHE’UR [**] (Traduction par Françoise Michaut)

à Sharka

Unserem Packmeister sind nun doch noch Bedenken gekommen. (N. d. t. : traduction approximative, hors contexte : Notre conditionneur en chef est cependant, à présent, à nouveau, pris de doutes ; la phrase en allemand est littéralement : A notre conditionneur en chef sont à présent, cependant, à nouveau, des doutes venus.)

La lettre contenant cette phrase refait surface, longtemps après, alors que nous parcourons un dossier de correspondance ancienne. Elle lit la phrase, lentement, à haute voix, savourant la qualité littéraire surprenante de la prose d’une firme allemande de transport par mer, puis demande si la phrase est traduisible en anglais. Je me plonge dessus un moment et soudain la mémoire m’envahit : si la traduction prend du temps, c’est aussi parce qu’elle donne à l’esprit de vagabonder…

Nous étions encore en train de déménager. Nous avions passé des journées à traîner des cartons vides du supermarché, à les remplir de livres et à les rembourrer avec des pages froissées de la rubrique sport. Pour finir, nous les avions chargés dans une camionnette de location VW et transportés chez l’expéditeur de fret. Un employé nous avait indiqué un emplacement pour mettre les boîtes – sur une palette de bois au milieu d’un entrepôt béant. Cependant l’empilement des cartons de tailles disparates qui montaient haut et penchaient un peu de côté, ne semblait pas très stable. Néanmoins le patron de l’entrepôt était confiant : la pile ne pouvait pas se renverser. Un mois plus tard, de retour aux Etats-Unis, nous recevions une lettre nous disant que nos affaires avaient été embarquées, que tout était en ordre mais que, toutefois, nos cartons de livres avaient dû être arrimés sur la palette et retenus au moyen de larges bandes métalliques…

Unserem Packmeister sind…A notre conditionneur en chef sont… Ce n’est pas encore l’heure de fermeture… J’appelle une entreprise de déménagement et je demande le terme utilisé pour désigner le membre d’une équipe de déménagement qui est chargé du conditionnement. Le conditionneur, m’est-il répondu. N’y a-t-il pas un nom pour un conditionneur hautement qualifié, qui, en raison du nombre de ses années de bons et loyaux services et de l’expérience qu’il a accumulée, est consulté sur les cas particulièrement délicats ? Vous voulez dire un superviseur ? N’y a-t-il pas un mot tel que maître-conditionneur ou conditionneur-maître ? Hé, qu’est-ce que c’est que cette histoire ? J’esquive, j’offre mes remerciements et je raccroche. Le silence s’installe. Pourquoi, dit-elle, la langue allemande a-t-elle un concept qui n’existe pas en anglais ? Et qui est le sujet du « nous » ? A qui le conditionneur en chef appartient-il enfin ?

nun doch noch… à présent, cependant, à nouveau… Les adverbes, les explétifs et autres particules allemandes sont chargés de sens aussi divers que nos cartons étaient chargés de livres. Certaines significations peuvent se traduire approximativement en anglais mais d’autres ne peuvent être rendues que par un geste – hausser les épaules, froncer les sourcils, se taper sur le genou. Les particules veulent dire tant de choses séparément qu’elles peuvent signifier à peu près n’importe quoi quand elles sont alignées les unes derrière les autres.

Bedenken gekommen… pris de doutes… [N. d. t. : en allemand, littéralement : des pensées à propos de [sont] venues] Pas juste des pensées mais des appréhensions… une espèce d’inquiétude. La vraie question est d’où viennent les craintes : à quoi rime cette étrange structure de phrase selon laquelle le conditionneur en chef, l’acteur humain, sert seulement de lieu où les pensées viennent se loger ?

Bien sûr, les mots peuvent être interprétés pour produire un sens en anglais. Nun [N. d. t. : A présent] peut-être le terme clé. Il semble évoquer un soupir de soulagement – à présent, parvenu à une conclusion après une longue réflexion. Doch peut aller avec noch pour exprimer un contraste, pour insister sur le caractère définitif de la nouvelle conclusion en dépit de l’opinion initialement contraire. Il pourrait aussi être préférable, en anglais, de camoufler un peu l’implication surprenante de la structure de phrase, à savoir que les pensées possèdent leurs propres moyens de locomotion.

In the end, second thoughts did in fact occur to our master packer. [N. d. t. :Des inquiétudes se sont finalement formées chez notre conditionneur en chef.] Si cela fait une traduction, je suis un traducteur. Et je suppose que Gadamer expliquerait que non seulement j’ai ainsi interprété l’original mais que ma perspective et ma langue se sont fondus avec celles du texte. Cependant, je ne m’en rends pas compte. Ce que j’éprouve, c’est que ma traduction est un compromis triste et désolé et que, bien loin de fusionner quoi que ce soit, il révèle, au contraire, la grande distance qui sépare les phrases très différentes, impliquées dans le drame. Il y a l’original. Il y a les différentes façons possibles de le rendre mot à mot. Il y a mon approximation et les nombreuses alternatives que j’ai rejetées. Et il y a la variété de phrases que moi, j’aurais pu écrire en anglais-américain dans une telle lettre – si une telle pensée m’était venue et si j’avais jugé utile de le coucher sur le papier. Notre superviseur a eu des doutes quant à la façon dont vos cartons étaient chargés sur la palette. Ou, plus vraisemblablement, j’aurais été plus direct. Nous avons décidé qu’il était nécessaire, avant expédition, de fixer vos cartons sur la palette. Le fait est qu’en réalité il ne m’aurait probablement pas paru nécessaire d’évoquer cette pensée du tout.

L’expérience de la traduction produit en moi non pas le plaisir de la fusion et le confort de l’immersion mais plutôt la détresse vive de choses déchirées et un désir vain mais ardent de les rassembler. Finalement, le texte sollicite que je me fasse conditionneur en chef. Et, ainsi, je bourre ma traduction, un peu arbitrairement, d’autant de sens qu’il est possible. Cependant, la traduction n’est, après tout, qu’une phrase et je ne suis qu’un conditionneur. Beaucoup de choses ont trouvé leur chemin dans ma traduction mais la relecture me rappelle continuellement que beaucoup plus a été perdu – assez, à coup sûr, pour de nombreuses autres phrases. Contrairement au conditionneur en chef, je n’ai pas l’impression que j’ai terminé mon travail, que mon horizon est identique à celui de quelqu’un d’autre.

La notion de traduction implique qu’il y ait une relation entre les langues. L’existence d’une difficulté indique pour le moins qu’il n’y a pas de correspondance parfaite entre les mots d’une langue et ceux d’une autre. Dès lors que le droit est formulé au moyen du langage, la difficulté à traduire suggère un manque parallèle de continuité entre un système juridique et un autre. On pourrait alors se demander comment caractériser exactement les relations entre une langue et une autre ou entre deux systèmes juridiques différents. Au moins en Occident, la discussion de telles questions implique traditionnellement la référence à un texte biblique (Genèse 11, 1-9) qui raconte l’histoire de la tour de Babel. L’objet de cet essai est d’explorer la leçon de cette histoire pour l’appréciation de la diversité, en particulier de la diversité des systèmes juridiques.

De Dieu

Il n’y a pas moyen d’y échapper : la réflexion sur la signification de Babel exige le recours à la notion de Dieu. L’une des difficultés de la pensée concernant la Divinité est que la tradition offre peu de marge d’erreur. Selon l’Apocalypse (3, 12), les noms de Dieu sont littéralement inscrits dans le fidèle. Comme l’a fait remarquer Frère Louis de Léon (De los nombres de Cristo), ces noms sont l’essence que Dieu communique à ceux qui ont ce bonheur – de brefs indices codés dans lesquels Dieu encapsule miraculeusement tout ce que la compréhension humaine est capable et susceptible de percevoir du divin. Dans cette tradition, dès lors que tous les noms de Dieu participent de la divinité, les enjeux de la discussion théologique sont élevés : toute affirmation peut non seulement être contestée comme incorrecte mais elle peut aussi être qualifiée de blasphème. Même l’anglais, en dépit de sa richesse de ressources extravagante n’a pas le vocabulaire nécessaire pour une discussion totalement libre sur la nature de Dieu.

L’hébreu offre une distinction pratique – qui pourrait être facilement introduite dans l’anglais. Elle est utilisée pour détendre le débat théologique. En hébreu, certains noms sont exclusivement réservés pour s’adresser à l’Eternel. D’autres peuvent être utilisés à la fois dans la discussion et dans la conversation courante.

Bien que l’existence d’un mot unique pour Dieu en hébreu fasse un peu débat, celui-ci contient de nombreux noms de Dieu. Il y a un nom en douze lettres et il y a aussi un nom en quarante-deux lettres, qui ont été oubliés depuis longtemps. Il y a l’expression qui a été dite à Moïse quand il a demandé le nom qu’il devait dire aux Enfants d’Israël. En fait, il est dit que la Torah ne contient rien d’autre que les noms de Dieu. Sept de ces noms se distinguent par le fait qu’une fois écrits, ils ne doivent pas être effacés. Le premier de ceux-ci, le Tétragramme ineffable, ne doit plus être prononcé – une interdiction qui conduit à quelque confusion, dès lors que la manière vraie de le dire a été oubliée. Même du temps des prêtres, il était prononcé à haute voix seulement dans le Temple, plus spécialement par le Grand Prêtre, après le rituel de purification, le jour le plus sacré, dans un murmure couvert par le chant. Les six noms restant sont utilisés aujourd’hui lorsqu’on s’adresse directement à l’Eternel et ne peuvent pas être employés en dehors de la prière ou de la bénédiction. Quand, même dans l’étude, référence est faite à ces noms, leur prononciation est altérée légèrement mais de manière perceptible, pour éviter le sacrilège.

Dans un débat ou une conversation portant sur Dieu, d’autres noms sont employés (des références obliques, en réalité). Un tel nom est HaShem, qui signifie simplement Le Nom. Il ne se réfère pas directement à Dieu mais au Saint Nom. De tels noms créent un espace entre le signifiant et le signifié et sont, en conséquence, suffisamment éloignés du nom de Dieu pour que leur utilisation à tort, par inadvertance, ne doivent pas être considérée nécessairement comme irrévérencieuse. C’est pourquoi, nous en avons besoin ici.

Même après l’accord sur un nom, les préliminaires ne sont pas terminés. Il faut trouver la forme pour discuter de ces sujets. La discussion théologique suppose presque nécessairement qu’il y a un ordre de l’univers, ce qui fait qu’elle ne procède pas comme si elle impliquait une question typique du droit ou de la politique. La tradition talmudique offre un cadre pour ce genre de controverse. Cela s’appelle un she’ur. Il se peut que le mot she’ur dérive du verbe hébreu signifiant mesurer ou estimer. A un certain niveau de sens, il indique le temps mesuré ou délimité, disponible entre deux services religieux pour de telles discussions. Cependant l’idée de mesure révèle quelque chose à propos de l’objectif de fond aussi, le désir d’ouvrir ce qu’est la nature de l’ordre divin à la compréhension humaine – pour démontrer qu’au moins à un certain degré, l’humanité peut saisir quelque chose de l’infini. Le she’ur commence par la mise à jour d’une énigme – souvent une incohérence apparente entre un texte de la Loi écrite et un texte de la Loi orale. Dès lors que les deux textes ont été transcrits sous la dictée divine et dès lors qu’il est supposé, en outre, que les textes divins ne comportent pas d’incohérences, le problème est de résoudre la dissonance et de restaurer la signification du texte saint. En même temps, précisément parce que le sujet est l’infini et le divin, aucun she’ur ne prétend parvenir à la vérité absolue et aucun ne peut craindre d’avoir absolument tort. Il est clair, dès le départ, que toute suggestion enrichira la discussion et également évident qu’aucune n’y mettra un point final.

Bien que le she’ur se soit développé comme cadre pour discuter du Chumash (le Pentateuque, la Torah) et des textes talmudiques, son utilité dépasse ce contexte. Il peut être compris plus largement comme offrant un cadre pour une discussion à propos du rapport entre l’harmonie et la diversité – pour la recherche des affinités entre activités empiriquement existantes dès lors que l’on suppose qu’il y a de l’ordre dans le cosmos. La question ici, par exemple, concerne la relation entre l’homogénéité et la diversité eu égard aux langues des hommes (et aux divers systèmes de droit). Le nom HaShem est destiné à servir ici de référence adaptée pour l’idée de raison à la diversité. Le she’ur est utilisé comme son mode d’étude.

De l’histoire

L’histoire de la tour construite à Babel est fondée sur l’hypothèse que l’humanité a partagé autrefois une langue unique. C’était la langue de la famille de Noé, parce que, seuls, Noé et sa femme, avec leurs trois enfants et les épouses de ceux-ci avaient survécu au Déluge. Selon le Chumash, toutes les nations descendent de cette famille. Après la mort de Noé, alors que l’humanité pérégrinait du mont Ararat, la montagne de l’Est où l’arche de Noé s’était arrêtée, elle arriva dans la plaine de Shine’ar. Comme le groupe scrutait la plaine, tout, aux alentours, a dû leur rappeler la mort, parce que les corps de ceux qui avaient péri dans le Déluge s’étaient échoués sur Shine’ar. Peut-être était-ce la proximité même de la plaine avec la mort, liée au désir de l’humanité de vaincre la mort, qui avait convaincu le groupe de s’installer là et de construire une ville et une tour. Du fait des événements qui ont transpiré, la ville a bientôt été connue sous le nom de Babel, qui peut venir de Bab-ilu (Porte de Dieu en assyrien, ce qui signifie peut-être les ouvertures par lesquelles les nations devaient sortir) et qui est aussi relié au moins par l’étymologie courante à balal, l’hébreu pour embrouiller ou mettre la confusion. Le plan était que la tour qui devait être construite atteigne les Cieux. Alors que son édification était bien en route, HaShem est descendu l’examiner. A la vue de la tour, l’Eternel la détruisit, il mit la confusion dans la façon de parler des différentes nations de sorte qu’elle ne pouvait plus se comprendre les unes les autres et il les dispersa sur la surface de la terre.

La tour a inspiré la Tradition. Elle a dit qu’elle comportait deux escaliers. Celui à l’Est était utilisé par les ouvriers pour monter les briques au sommet, alors que l’escalier à l’Ouest servait à ceux qui retournaient chercher des briques. La tour était terriblement haute, si bien qu’elle semblait toucher le ciel. Lors de sa destruction, le tiers inférieur s’enfonça dans le sol, le tiers le plus élevé fut consumé dans les flammes et seul le tiers du milieu subsista. Néanmoins ce qui restait de la tour était d’une telle immensité qu’on aurait pu marcher trois jours sans sortir de son ombre. (Quelques-uns des récits traditionnels concernant la tour sont rassemblés dans le Meam Loez.)

De Rachi à Derrida (« Des Tours de Babel » in Psyché : Inventions de l’autre, Paris, Galilée, 1987), les érudits ont unanimement interprété la confusion du langage comme une punition bien méritée, destinée tout spécialement à empêcher l’achèvement de la tour. La diversité des langues et l’impossibilité d’une compréhension mutuelle qui en est inévitablement résultée ont été considérées comme s’inscrivant dans une malédiction suscitée par la contrariété de Dieu face à l’orgueil humain, particulièrement à la vanité implicite dans la conception de la tour – la croyance que les êtres humains pourraient parvenir aux cieux et, par conséquent, accéder à l’immortalité sans passer par la mort.

Malgré sa persistance, cette interprétation de l’histoire présente un caractère particulièrement insatisfaisant. Il est bien certain que la tour n’aurait pas pu atteindre les Cieux. L’Eternel n’avait aucune raison de s’inquiéter. De plus, la fierté de l’œuvre accomplie et le désir de retarder ou de transcender la mort sont des constantes de la condition humaine et n’en sont pas les moins attractives. En outre, bien que HaShem soit capable de se mettre en colère (expression à comprendre métaphoriquement), le Rambam a démontré que tous les manquements humains ne sont pas susceptible de déclencher le courroux divin : les cas de colère divine mentionnés dans la Torah et les écrits prophétiques révèlent à l’examen que, seul, un péché bien spécifique provoque le courroux de l’Eternel et celui est l’idolâtrie. Enfin la confusion des langues implique beaucoup plus que le simple établissement d’une barrière à la communication. Si le désir de HaShem était de mettre un obstacle au discours humain, le résultat aurait pu être obtenu par l’introduction d’une gêne auditive ou par un alourdissement de la langue. En d’autres termes, la construction de la tour n’apparaît pas fournir véritablement de motif pour un châtiment, et encore moins pour un châtiment de ce genre-là. La difficulté devient alors de découvrir un lien entre la confusion des langues et la construction de la tour qui soit conciliable avec la sagesse infinie de l’Eternel.

Une fois le problème posé de cette manière, l’histoire de Babel est si évocatrice qu’une multitude de solutions se présentent à l’esprit. Celle que je préfère fait de l’histoire une simple fable de la postmodernité. Le premier pas pour concevoir le récit de cette manière est de réexaminer son statut d’histoire. Je suis de l’avis qu’aucun des récits du début du Chumash ne doit être pris comme historique, tout au moins au sens où nous concevons l’histoire aujourd’hui. Bien que les sages ne nient pas l’historicité de ces histoires, quelques phrases qu’ils ont écrites semblent indiquer la possibilité d’une lecture non historique. Malheur à ceux qui voient dans la Torah ou bien des historiettes ou bien de l’histoire, a fait observer Rabbi Shimon bar Yochai dans le Zohar. Aux yeux de Rabbi Yaakov Culi, les quelques histoires rapportées dans la Torah sont en réalité des mystères, enveloppés dans des mots qui leur donnent l’apparence d’un récit. Pour une lecture non historique, peu importe que les incidents qui y sont décrits aient bien eu lieu, qu’une tour ait été construite en fait ou que le parler humain ait vraiment été embrouillé de la façon relatée dans la Torah. En réalité, les récits offrent l’analyse sous forme d’histoire. Pour déchiffrer cette curieuse forme, l’histoire de Babel doit être lue dans son contexte.

Le Chumash présente un code de lois – six cent treize commandements, deux cent quarante-huit ordonnant un acte positif, les trois cent soixante cinq restants énumérant des interdits – entremêlés avec ce qui a l’apparence d’être une narration historique. Le récit culmine avec la relation d’une révélation divine, unique dans l’histoire humaine, l’apparition de l’Eternel et le don de la Loi au Sinaï. Ce qui précède le don de la Loi est un compte rendu de la formation et de l’éducation du peuple choisi pour la recevoir, qui commence avec l’histoire d’Abraham notre Père. Avant de commencer l’histoire d’Abraham et de ses descendants, le Chumash se concentre sur trois événements : les histoires de l’Eden, du Déluge et de Babel.

Ces trois histoires peuvent se lire comme une préface au texte juridique, un rappel des trois préalables qu’exige le fonctionnement d’un système juridique. Ces histoires décrivent non pas le passé mais le présent, chacune désignant un élément nécessaire à l’ensemble. Chacune des histoires illustre une condition au moyen d’une analyse en termes de comme si, ce que Hans Vaihinger (La Philosophie du Als Ob) aurait pu appelé une fiction heuristique. La possibilité même du droit est ancrée dans ces trois aspects de la condition humaine. Cependant ils semblent si naturels qu’ils passent inaperçus tant qu’ils n’ont pas été problématisés – dramatisés en fait – en leur assignant des origines fictionnelles : c’est comme si l’humanité avait été créée en Dieu puis avait été déchue, comme si elle avait reçu une alliance du Seigneur après une destruction terrible, comme si un langage commun au départ avait été brisé en morceaux. Le défi est de restaurer la sagesse celée dans ces métaphores.

En Eden, nos premiers ancêtres ont goûté au fruit défendu et ont ainsi acquis la faculté de discerner entre le bien et le mal. L’histoire de la Chute reconnaît dans la nature humaine un attrait pour le mal en même temps qu’une compréhension du bien, avec la possibilité de les distinguer et l’intuition qu’ils sont souvent mélangés. Le récit décrit un aspect de la condition humaine qui est un préalable au fonctionnement d’un système juridique, un trait si essentiel qu’il est difficile de concevoir un système juridique sans lui. Si les êtres humains n’étaient pas, à la fois, capables de reconnaître le bien et, cependant, en même temps, de désirer le mal, la notion d’interdiction juridique, appuyée sur la coercition serait incohérente. Il y a également quelque chose de plus à l’histoire. Celui qui l’a racontée doit s’être émerveillé de la capacité humaine à faire la distinction entre le bien et le mal. Il avait pu sembler que la connaissance du bien et du mal n’était pas le résultat d’une investigation raisonnée mais le fruit d’une qualité innée de la nature humaine. Et cependant, il est clair que les êtres humains ne sont pas prédéterminés à faire le bien. La connaissance du bien semble d’inspiration divine, comme si la race humaine avait été initialement créée en dieu et avait été déchue, par la suite, de cette identification parfaite avec la volonté divine qui constituait la grâce.

Hélas, la connaissance du bien et du mal, non accompagnée de la morale, ne s’est pas révélée suffisante pour résister à la tentation. Depuis Caïn et Abel, il en résulta une telle iniquité que l’Eternel décida de noyer le monde. Après le Déluge, HaShem établit une alliance avec Noé au terme de laquelle le monde ne serait jamais à nouveau détruit par une calamité. En faisant cette promesse, le Seigneur démontrait à Noé la nature de l’obligation et l’initiait ainsi avec sa famille au concept de devoir. Le sens du devoir ou de la moralité est la seconde condition pour l’existence d’un système juridique, parce qu’il ne peut y avoir de droit que si l’humanité lutte pour se conformer aux exigences du devoir. Le combat héroïque, de chaque jour, largement victorieux de l’être humain pour résister à son désir donne l’impression que l’humanité essaie de tenir les promesses qu’elle a faites pour bénéficier de l’alliance du Seigneur.

La compréhension que le bon diffère du mal et un engagement moral en faveur du bien ne suffit pas encore pour l’établissement d’un système juridique, tout au moins, selon l’auteur du Chumash. La dernière exigence est la compréhension de la nécessité de la particularité. Le texte divin exprime cette nécessité en dépeignant la fragmentation d’une langue unique, originelle. Ce compte rendu soulève deux difficultés. La première est de faire sens de l’affirmation que les langues naturelles ont une origine commune. La seconde est de comprendre pourquoi la notion de particularité est une condition nécessaire pour un code de lois.

De la langue

Alors que nos ancêtres se fixaient l’objectif de construire la ville et la tour de Babel, il est écrit qu’ils ont aussi décidé de se faire un nom, de façon à éviter d’être éparpillés sur la surface de la terre. Confrontés à l’exubérance variée, magnifique mais effrayante de l’existence, ils ont souhaité éviter la dispersion en se rassemblant, en réduisant tout à un nom unique, à une unique compréhension. Ils cherchaient la transcendance par delà le royaume de la variété dans un principe fondateur unique. L’idée d’un nom unique a influencé la construction de la tour. Ne trouvant pas de pierres, nous dit-on, ils ont fait des briques qu’ils ont brûlées complètement. La fondation de la tour était ainsi une construction humaine. Cependant, les bâtisseurs de la tour croyaient que s’ils réussissaient à construire une tour, même sur de telles bases, dans une plaine découverte par hasard, ils seraient capables de dominer la Création et, par le sommet de la tour, d’entrer dans l’éternité.

L’histoire de la tour de Babel suggère la facilité avec laquelle l’esprit humain est attiré par le réductionnisme. L’histoire exprime l’espoir fou mais persistent qu’il soit possible d’échapper à l’incertitude en glorifiant la théorie en vogue sur l’instant : nos ancêtres ont pensé que si la tour était assez haute, elle pourrait atteindre les Cieux. Le récit nous rappelle que l’intuition humaine cherche la vérité dans l’unité, dans l’explication causale monolithique, plutôt que dans la multiplicité. Si l’humanité ne possédait qu’une seule langue, elle croirait inévitablement qu’il n’y a qu’une seule compréhension envisageable. En définitive, Babel révèle les bornes de l’imagination humaine, la difficulté qu’a l’humanité à concevoir l’infinité des possibles.

C’est une limitation importante parce que l’aptitude à concevoir le possible est ce qui fait la différence entre la compréhension divine et la compréhension humaine. L’Eternel comprend le monde tel qu’il est, à la fois son existence et ses potentialités. C’est ce que Heidegger appelait l’être originel (« das ursprüngliche Sein »). L’humanité, au contraire, tend à se focaliser sur le donné et le fini et à le réduire à une seule explication. Même un esprit humain de vaste compréhension ne pourra découvrir qu’un nombre extrêmement limité d’alternatives possibles.

HaShem a détruit la tour et brouillé la langue non pas pour punir ceux qui ont cherché à se hisser jusqu’aux Cieux mais bien plutôt pour ouvrir l’esprit humain au sens de la possibilité. Pour atteindre ce but, il était nécessaire que certaines de ces possibilités soient empiriquement établies et qu’elles puissent s’épanouir l’une à côté de l’autre. La confusion des langues en rendant difficile la communication d’une nation avec l’autre a permis que chaque groupe développe de façon relativement autonome les possibilités inhérentes à la langue qu’il a reçue.

Le développement d’une langue particulière à travers le temps constitue une tradition culturelle. Il n’y a, bien sûr, jamais homogénéité à l’intérieur d’une tradition. Tout d’abord les langues sont souvent composées de multiples dialectes qui se font concurrence. En outre, chaque tradition culturelle est l’expression d’un débat – par moments, il ne s’agit que d’une tension muette – entre gouvernants et gouvernés, entre sexes, races et religions, entre majorités et minorités de toutes sortes. Il y a également constamment du Babel ou de la confusion à l’intérieur d’une même langue. Et, bien sûr, l’histoire compte aussi. Tout d’abord, la tradition se réorganise sans cesse, mettant, un jour, l’accent sur ce qu’elle rejetait la veille. En outre, vient un temps où il se peut que des développements culturels qui se sont produits beaucoup plus tôt s’avèrent difficiles à interpréter, de sorte que, à la manière du moyen anglais, ils ne soient plus en mesure de s’inscrire pleinement dans la discussion contemporaine. Néanmoins, en dépit du conflit et de la confusion internes, chaque tradition partage une compréhension commune. En fait, une tradition se distingue d’une autre par les termes dans lesquels les différents conflits sont résolus.

Du point de vue de Babel, en d’autres termes, le langage n’est pas transparent. Si les différentes langues n’étaient que des instruments neutres de communication de la pensée, il serait impossible d’expliquer leur extraordinaire multiplicité et diversité. La tradition veut que soixante-dix nations aient reçu une langue à Babel. Ces langues se sont, en fin de compte, elles-mêmes différenciées, en leur sein, en ce qui peut avoir été jusqu’à dix mille langues, dont cinq mille auraient survécu jusqu’à aujourd’hui. La diversité vient de ce que chaque langue est constituée à partir d’une intelligibilité particulière qu’elle exprime et reproduit. Selon l’expression de Heidegger, la langue est die redende Gliederung, l’articulation parlante. Dès lors que chaque langue ne représente que l’une des nombreuses compréhensions possibles, l’existence de milliers de langues confirme la possibilité d’au moins autant d’articulations de sens vécues. En fait, il n’est pas exclu que le nombre de possibilités soit infini. La mission confiée par l’Eternel aux mains de l’homme est de découvrir, d’explorer et de développer ces possibilités innombrables. C’est comme si une langue originelle, commune s’était, un jour, fragmentée.

De la traduction

La compréhension babélienne de la langue altère de façon irrévocable la notion et le but de la traduction. Celle-ci dans le sens où elle a été traditionnellement comprise – la transposition expression par expression d’un message d’une langue dans une autre en en conservant le sens (Samuel Johnson) – s’avère impossible. Le problème n’est pas que les langues soient totalement incommensurables l’une avec l’autre. Ce n’est pas qu’il y ait une impossibilité inhérente à exprimer dans une langue la signification d’un mot ou d’une phrase d’une autre. La langue ne détermine pas, contrairement à ce que Benjamin Lee Whorf semble avoir cru, ce qu’il est possible de voir et de comprendre mais plutôt ce qui peut être facilement saisi et ce qui, au contraire, exige un effort plus grand. Si les langues étaient des forteresses imprenables, rien ne pourrait être appris d’une culture étrangère.

Le problème majeur serait plutôt que la communication entre les langues se fait à différents niveaux. La langue à l’un d’entre eux, est un outil par lequel les êtres humains essaient de se confronter au monde, soit en tentant de décrire ou de représenter ce qu’ils perçoivent comme extérieur à eux, soit en cherchant à exprimer leur conscience intérieure et leurs conflits. La question de l’adéquation de la langue – sur laquelle Richard Rorty a exprimé des doutes – n’empêche pas les êtres humains d’essayer. Même, à cet échelon, aucun message ne peut être intégralement traduit d’une langue dans une autre sans un recours constant aux astérisques ou sans un appareil de notes explicatives très développé.

Le problème n’est pas réservé à quelques expressions intraduisibles bien connues – telles que Aufhebung [N. d. t. : traduction, dans certains contextes, relèvement] ou le couple langue/parole [N. d. t. : en français dans le texte]. Même le mot anglais bread n’a pas la même signification que le mot français pain. Bien qu’il y ait des douzaines de différences, le plus facile à expliquer se trouve du côté du signifié. Non seulement les pains auxquels font référence les deux mots, diffèrent, de façon importante, quant à la forme, la texture et le goût mais encore, aux Etats-Unis, le pain est en général acheté pré-emballé, pré-coupé et même pré-congelé et il est rarement mangé avec le plat principal, alors que le pain français est acheté frais dans les boulangeries peu avant d’être consommé au cours du repas principal. Du côté du signifiant, les différences sont aussi fortes. Bien que les deux mots partagent de nombreuses connotations, telles que la notion de pain quotidien (« daily bread »), l’anglais familier a filé la métaphore et produit l’idée de breadwinner (gagne-pain ou celui qui gagne le pain de la famille) et établit même une équivalence entre le pain et l’argent [N. d. t. : cela fait penser à « galette » en français, dans un usage comparable où la « galette » signifie l’argent], alors que les Français ont tendance à employer le mot pain dans des métaphores autour de la forme du pain entier, telles qu’un pain de viande (« meat loaf ») et un pain à cacheter (« sealing wax ») et le français familier a même trouvé le moyen d’utiliser pain pour signifier un soufflet. De plus, les associations des deux mots dans la littérature sont totalement différentes. Pain rime avec sain, pin et vin, alors que bread rime avec dead (mort), head (tête) et said (dit). En entendant le mot bread, il faut probablement avoir eu une enfance en anglais pour que vienne le souvenir du vers « A loaf of bread », the Walrus said » (« une miche de pain, dit le marsouin » [N. d. t. : littéralement, le morse.]) et que surgisse aussitôt l’attirance pour l’autre côté du miroir [N. d. t. : La citation est extraite de « The Walrus and the Carpenter », un poème de Lewis Carroll, in id., De l’autre côté du miroir].

La langue ne se résume pas à être un instrument – l’usage que les êtres humains font des mots. Les langues communiquent également. Elles parlent à travers ceux qui essaient de les utiliser dans leurs propres communications. John Sallis le fait observer : la langue n’est pas d’abord une articulation de sens que nous réalisons mais bien plutôt une articulation de sens qui a toujours déjà été réalisée pour nous, que nous avons déjà sans y penser intégrée, en vertu de notre vie dans le langage (« Language and reversal », in Martin Heidegger : in Europe and America, Balland and Scott eds., 1973). L’intelligibilité particulière que véhicule une langue peut être à l’opposé de l’intention de l’individu qui s’exprime. Si, comme nous avons l’habitude de le dire, le langage est un jeu, ce n’est pas un jeu que nous jouons avec le langage, c’est un jeu que le langage joue avec nous. C’est un des sens dans lesquels on pourrait dire, avec Heidegger, que c’est en fait le langage qui parle (Denn eigentlich spricht die Sprache).

Les conséquences pour la traduction sont considérables. Le problème n’est pas simplement que la signification d’un mot particulier ou d’une expression particulière dans une langue n’a pas d’équivalent exact dans une autre. Le problème est bien plutôt qu’il n’y a rien d’identique entre les langues. Les langues ne sont tout simplement pas des équivalents en tant que moyens de communication. Les compréhensions différentes, implicites dans les langues naturelles, rendent chacun de leurs mots, chacune de leurs expressions, chacune de leurs propositions, intraduisibles – à moins que la translation ne s’accompagne d’un complément textuel, extrêmement subtil et compacté jusqu’à l’absurde.

Donc, s’il existe bien une relation entre les langues – et c’est la condition sine qua non pour qu’une traduction devienne même concevable – elle ne peut provenir qu’en termes du tout qu’ensemble les diverses langues peuvent avoir constitué. Le Saint Nom est en fait le principe organisateur de l’univers et si toutes les langues du monde sont des fragments de la langue originelle, parlée à Babel, chaque langue représente un morceau d’un puzzle beaucoup plus vaste. Aucune parcelle ne peut révéler à elle seule sa signification mais chacune peut gagner en cohérence, lorsqu’elle est envisagée avec certaines autres. Un problème, bien sûr, est qu’à l’heure actuelle, nous avons perdu la moitié des pièces, à supposer même que nous les ayons jamais eues toutes. De ce fait, quoique l’ensemble ait pu un jour signifier restera toujours caché à nos yeux.

L’absence de relation directe entre les langues peut justifier un scepticisme vis-à-vis de la confiance mise par Gadamer dans les traductions. Pour lui, la traduction est simplement une espèce particulière de compréhension. Toute compréhension est interprétation, la fusion de la langue et de l’horizon du lecteur avec la langue et l’horizon du texte. Dès lors que la traduction suppose une fusion similaire, elle aussi ne serait plus qu’une simple interprétation. Elle représenterait à la fois une forme extrême et un modèle de compréhension. La confiance de Gadamer serait justifiée si la tâche n’était que de comprendre ce que les êtres humains font avec les mots mais sa méthode est incapable de rendre compte de ce qui est communiqué par la langue elle-même. Une stratégie autre et très différente est nécessaire pour reproduire dans une langue la compréhension instituée dans une autre. Walter Benjamin a probablement été le premier à le noter : la traduction ne pourrait résoudre ce problème qu’en important d’une langue dans une autre un fragment entier de la culture étrangère et pas simplement la chose signifiée. En ce sens, la traduction réussie, non seulement enrichi la langue cible mais elle nous rappelle ses limites.

Du droit et de l’enseignement du droit

L’histoire de Babel est particulièrement importante en tant que préface à un texte juridique. Elle souligne la particularité de tout code de lois. Aucun code promulgué dans un langage post-babélien – même s’il a été conçu d’inspiration divine – ne peut être universel. Toute loi est une loi particulière. Elle fait partie d’un langage particulier, elle s’enracine dans une tradition culturelle, spécifique et elle est destinée à un peuple donné. Les lois codifiées dans le Chumash – les six cent treize mitsvoth, les Dix Commandements y compris, s’appliquent directement, uniquement au peuple dans la langue duquel le code a été écrit.

Comme les langues, les systèmes juridiques expriment des compréhensions particulières. Et, comme avec les langues, les compréhensions particulières se constituent dans le conflit et le débat, sont ce que les débatteurs partagent. Ainsi, quel que soit le succès qu’il rencontre, un système juridique ne peut pas prétendre directement à l’universalité – aucun ne peut échapper à la particularité de la langue dans laquelle il est formulé. Chaque système juridique exprime la signification du droit et de la justice d’une manière particulière. La sagesse en droit ne se situe pas à l’intérieur d’une compréhension particulière mais résulte bien davantage d’une saisie de toutes ces articulations ensemble.

Il est possible d’accéder de plusieurs manières aux compréhensions incorporées dans de nombreux systèmes de droit et de justice particuliers mais, pour commencer, il peut être plus facile de partir de ce qui pourrait être appelé le début : non pas un commencement enfoui dans le passé mais, bien plutôt, le commencement dont tout nouveau juriste fait l’expérience, alors qu’il est initié au métier – les différents systèmes, extraordinairement variés, de l’enseignement du droit. L’intuition suggère que l’enseignement du droit présentera de grandes différences entre traditions géographiquement dispersées et culturellement disparates. Mais même un héritage culturel, commun n’empêche pas les différences. C’est pourquoi il est particulièrement important, pour suggérer l’éventail des méthodes d’enseignement du droit, d’envisager l’enseignement du droit dans des pays où les traditions semblent assez proches. Celles qui ont été instaurées en Allemagne de l’Ouest, en France et aux Etats-Unis seront examinées ici. Bien que les aptitudes développées dans les trois systèmes puissent sembler se recouper quelque peu, il existe quelque chose de très différent quant à la manière dont elles s’articulent. Le projecteur, dans cette étude, est braqué sur ces différences. Pour limiter la discussion, je laisse de côté les autres processus connexes dans le droit, tels que la façon dont les cas sont décidés et les méthodes de la doctrine juridique.

L’objet principal de l’enseignement du droit en Allemagne est de développer l’aptitude à pratiquer la résolution des cas (« Fallösung »), une méthode particulière pour trouver une solution juridique à une situation de fait hypothétique. C’est l’aptitude requise pour réussir à l’examen d’Etat allemand qui intervient à la fin des études à l’école de droit et qui seul détermine la note finale et le rang de sortie au sein de la classe. La technique de résolution des cas est considérée comme si importante que les étudiants en droit allemand en fin d’études abandonnent souvent complètement l’enseignement universitaire, pendant un an ou deux, avant de passer leur examen d’Etat, pour suivre les cours donnés par un des nombreux tuteurs privés, les répétiteurs (« Repetitoren ») qui martèlent et développent sans relâche les aptitudes requises.

Quant au fond, l’enseignement du droit en Allemagne a tendance à se focaliser sur le droit privé, plus spécialement le droit des contrats et en particulier les contrats de vente. La question centrale en ce domaine porte sur les réparations et plus précisément sur le lien entre les moyens de recours disponibles en droit général des contrats et ceux offerts par le droit de la vente. L’ensemble complexe de règles fourni par le code civil allemand et le droit des cas afférant à ces questions implique des références croisées très élaborées, le recours fréquent à l’interaction du principe, de l’exception et de l’exception à l’exception et l’emploi de distinctions d’une subtilité évanescente. Il y a là, pour ceux qui font de l’élégance maniérée une vertu, une structure à classer, à côté des formes verbales du grec classique, parmi les créations sublimes de l’imagination humaine. Inutile de dire que cette partie du droit allemand est du Professorenrecht (« droit des professeurs »), une affaire de spécialistes. La complexité du domaine est ce qui l’impose comme test pour la maîtrise, par l’étudiant, de la technique juridique.

Résoudre avec succès le cas d’école allemand requiert une connaissance parfaite du schéma des réparations et un examen complet et systématique de la pertinence, quant aux faits soumis, des dispositions variées sur les recours. Si le demandeur dans le cas pratique a plusieurs adversaires potentiels, les prétentions à l’égard de chacun doivent être traitées indépendamment les unes des autres. Si le demandeur avance des prétentions (« Ansprüche ») de différents types contre une partie donnée, ces revendications doivent être examinées selon un certain ordre. Une grande part du débat académique allemand se concentre sur les questions d’organisation et il y a des points de vue qui s’opposent sur ces questions. En général, les demandes principales doivent être envisagées avant les demandes secondaires (l’exécution en nature avant les dommages et intérêts, l’envoi en possession ou la réintégrande avant les revendications contractuelles) et l’objectif premier du demandeur avant un objectif secondaire. Pour chaque type de revendication, il peut y avoir une pluralité de fondements potentiellement pertinents pour la prétention (« Anspruchsgrundlage ») – la disposition spécifique du code ou un principe bien établi dans les précédents qui offre un moyen de recours particulier pour le demandeur. Chaque discussion de fond commence par un exposé de l’Anspruchsgrundlage et tous les fondements qui peuvent être conçus comme pertinents pour la revendication doivent être examinés selon un certain ordre – les normes spéciales avant les normes générales, les dispositions contractuelles avant les extracontractuelles, les dispositions fondées sur la propriété avant l’enrichissement sans cause. Pour chaque disposition particulière, il y a aussi un ordre établi pour le passage en revue des conditions juridiques (« Tatbestandsmerkmale »). En responsabilité civile, par exemple, bien qu’il y ait débat à propos du schéma qui convient et qu’il y ait deux ou trois choix acceptables, la discussion commence traditionnellement par la nature du dommage et passe ensuite au type de droit qui a été violé, puis à l’acte dommageable, au lien de causalité entre l’acte dommageable et la violation du droit, au lien entre la violation du droit et le dommage, à la violation d’un devoir (« Rechtswidrigkeit ») et à la faute (« Verschulden »). (La technique de résolution des cas est décrite dans Uwe Diederichsen, Die BGB-Klausur, 6è ed., 1994, p.80-88 et dans Dieter Medicus, Bürgerliches Recht, 14è ed., 1989, p.1-14.)

En bref, l’accent est mis davantage sur la structure d’analyse que sur le résultat. L’essentiel pour qu’il réussisse à l’examen d’Etat est que l’étudiant confronte correctement les faits à un système compliqué de recours. Bien sûr des arguments de politique peuvent être soulevés dans la réponse, mais seulement s’ils sont incorporés au bon moment de la discussion. En tout cas, il est hors de question d’introduire quoi que ce soit qui ne concerne pas directement la question à traiter. En même temps, aucune étape logiquement nécessaire ne doit être omise. Une faute grave dans la construction peut conduire à l’échec, même si les théories et les politiques sont correctement examinées. Il est essentiel de ne rien faire et de ne pas avancer d’argument qui ne soit justifié par une disposition du code ou un principe bien établi en droit des cas. Même si un degré un peu plus élevé de souplesse et d’ouverture à l’innovation peut exister en dehors du droit privé, le respect d’un modèle pré-établi est apprécié à travers tout l’enseignement du droit en Allemagne.

La focalisation exclusive sur la logique de l’Anspruchsgrundlage encourage l’étudiant allemand à développer une rigueur et une discipline extraordinaires et à porter une attention minutieuse aux distinctions subtiles entre les différentes dispositions concernant les recours. Ces choix ont leurs inconvénients cependant. Ils tendent à écarter une discussion explicite, de grande ampleur sur les alternatives politiques et négligent le développement de l’aptitude à plaider. De plus, en se concentrant sur le point de vue admis et les dispositions fermement établies concernant les recours, de même qu’en insistant sur les vertus de la prévisibilité et de la certitude, la Fallösung prend une allure quelque peu conservatrice.

L’enseignement du droit en Allemagne, en analysant et en ordonnant le schéma des recours, énonce une compréhension politique et morale de la nature de la justice et de la liberté à l’ombre du droit. Elle affirme qu’un peuple est libre quand il délibère selon une voie parlementaire et quand les commandements du législateur sont rigoureusement appliqués par le judiciaire. Il est par là impliqué que les progrès en droit doivent être laissés au processus politique et qu’il revient aux juridictions suprêmes de donner le la. Le rôle du juge individuel n’est pas d’accorder réparation simplement parce qu’il peut sembler juste de faire ainsi mais bien plutôt parce qu’il respecte, ce faisant, la volonté du peuple telle qu’exprimée dans les actes législatifs promulgués. Aux yeux du juriste de common law, la méthode allemande apparaît assez rigide dans sa façon de parvenir à la conclusion et aveugle à la constellation de possibilités offertes par le droit. Cependant, dans le même temps, la vision implicite de l’enseignement du droit en Allemagne exprime non seulement une croyance ou une aspiration qui est largement partagée en Allemagne et ailleurs mais aussi une pensée qui peut représenter un élément de tout système juridique complexe.

L’enseignement du droit en France se concentre sur une aptitude différente et illustre une compréhension différente de la nature du droit. Pour commencer, le professeur de droit français évite l’hypothèse comme moyen d’enseignement. Il n’est virtuellement jamais demandé aux étudiants en droit en France d’examiner une structure de faits compliquée, d’identifier les problèmes et de résoudre le conflit. L’accent est mis, au contraire, sur un type particulier de synthèse. Les étudiants français apprennent à développer une vue d’ensemble sur une question juridique ou sur un jugement judiciaire et à exposer cette vue d’ensemble non seulement de façon convaincante mais aussi dans une forme spécifique.

La clé de la méthode de synthèse française est le plan, la structure d’organisation pour l’exposé ou la présentation. Les juristes français ont fait du plan une forme d’art. Ils le construisent selon des règles strictes. Une de ces règles est la maxime de l’élégance : les subdivisions du plan en leur ensemble doivent couvrir le sujet dans sa totalité et chaque élément du tout doit, en fait, entrer dans l’une des subdivisions. Ensuite, l’exposé, entre sa brève introduction et sa conclusion encore plus courte, contient, en général, exactement deux parties, chacune divisée en exactement deux sous-parties (un plan peut comprendre trois parties principales – jamais plus en fait, dans sa forme classique – et uniquement à condition qu’il soit impossible de subsumer l’une des trois sous une autre). Le rôle de l’introduction est de présenter et de justifier le plan. Elle commence avec un lieu commun, sûr d’être accepté par un lecteur formé au droit, et expose ensuite le sujet de façon telle que la structure du plan apparaisse convaincante, voire évidente, dans ses subdivisions. Chacune des deux parties principales de l’exposé doit être de longueur approximativement égale. Chacune des deux sous-parties correspondantes doit aussi être de proportion sensiblement identique. Les intitulés en parallèle doivent être symétrique dans leur forme syntaxique. En somme, l’exposé réussi doit sa clarté et sa force de persuasion aux canons de l’équilibre et de l’harmonie. (La technique du plan est décrite dans Jean-Pierre Gridel, La dissertation et le cas pratique en droit privé, 2nde éd., 1986, p.21-45.) Cette règle des deux parties et des deux sous-parties est rigoureusement suivie par les étudiants à la fois dans leurs présentations orales et dans leurs examens écrits et, avec quelques nuances, par les candidats au doctorat, lorsqu’ils écrivent leur thèse, par les auteurs des articles de revues juridiques et même par les spécialistes dans la rédaction de leurs traités exhaustifs.

La structure binaire de l’exposé peut paraître assez arbitraire et rigide mais, comme dans le cas de l’ordonnancement des rimes d’un sonnet ou avec le nombre de syllabes dans un haïku, l’apparence est trompeuse. Le plan est essentiel à la compréhension française de la nature du droit. L’intention qui sous-tend la conception française du plan est que la meilleure façon d’aborder les sujets juridiques est sous l’angle d’une tension ou d’une contradiction fondamentale. Aussi longtemps qu’une tension de ce type n’a pas été découverte et que le sujet n’a pas été appréhendé de ce point de vue, toute compréhension est insatisfaisante : l’auteur paraît incapable de rassembler les détails et la maîtrise du sujet semble lui échapper. Il est important de noter que la compréhension française ne représente pas une affirmation métaphysique, déguisée à propos d’une structure supposément dialectique du droit. Il n’y a rien d’absolu ou d’objectif au sujet du plan tel que les Français le conçoivent. N’importe quel sujet pourrait donner lieu à autant de plans – et même à plus de plans – qu’il n’y a de juristes.

La compréhension française du plan est enivrante. Parmi ceux qui ont réussi leur formation en France, il n’est personne pour juger qu’une présentation est bonne, qu’elle soit écrite ou orale, si elle n’a pas été harmonieusement divisée en deux parties, chacune ayant deux sous-parties. De ce point de vue, toute autre organisation de la discussion juridique est un indice que son auteur n’a pas encore acquis la maîtrise du matériau. Le plan fait qu’il est extraordinairement facile de voir et de retenir la structure du droit et il donne la capacité de montrer les liens entre des sujets aussi éloignés soient-ils. Finalement, un plan persuasif est aussi satisfaisant que peut l’être une chose intellectuelle.

La concentration française, indéfectible, sur la synthèse néglige nécessairement une large part de ce qui est sinon intéressant en droit. Par exemple, l’enseignement du droit en France ne développe pas la sensibilité des étudiants aux faits ou à la compréhension de l’art de la plaidoirie. Il produit aussi une vision de droit exagérément harmonieuse et unifiée. Il place l’étudiant en droit en dehors du droit, à un point de synthèse et écarte les juristes, sauf les plus accomplis, d’une participation active au changement juridique.

La vision implicite à l’enseignement du droit en France est que le droit est la force organisatrice d’une société travaillée par des tensions et des contradictions. Organiser la contradiction ne signifie pas, bien sûr, la nier. La tâche du droit est de reconnaître la tension, de percevoir combien toute question juridique est divisée contre elle-même, d’évaluer les opinions contradictoires, d’en donner une présentation équilibrée et d’offrir, au moins temporairement, une conciliation élégante et satisfaisante des opposés. Le droit, dans cette perspective, à la fois garantit le domaine de la liberté et crée une unité et une cohésion sociale. Il opère la quadrature du cercle, assure la domination de l’ordre sur le chaos. Il est le centre qui résiste aux forces centrifuges.

L’enseignement du droit aux Etats-Unis offre encore une compréhension différente. Comme dans de nombreux autres systèmes, il s’agit principalement de l’étude de cas déjà jugés. Mais ces cas ne sont pas étudiés aux Etats-Unis comme ils le sont ailleurs. Dans de nombreux autres systèmes où l’on procède à la lecture des cas, le cas sert de manière quasi exclusive à démontrer à l’étudiant comment appliquer le droit aux faits, comment évaluer le comportement des différentes parties en ayant recours aux normes disponibles dans l’ordre juridique. L’objet est de comprendre quelle partie a agi correctement et quelle est celle qui ne l’a pas fait. Aux Etats-Unis, souvent l’étude des cas peut remplir une telle fonction mais le pouvoir de la méthode des cas (« case method ») réside ailleurs.

Déjà, les cas ne sont pas en général étudiés de façon isolée. Ils sont enseignés par deux, trois ou même par séries entières. Les cas réunis peuvent sembler, au premier regard, apporter des solutions différentes pour le même ensemble de faits. La tâche est alors de les concilier, de distinguer entre les faits de façon convaincante de manière à élucider pourquoi chacun mérite le résultat que le juge de common law lui a accordé. Le défi est de découvrir la perspective à partir de laquelle des cas en apparence identiques se présentent comme des opposés.

En outre, les faits dans les cas publiés sont fréquemment utilisés dans l’enseignement du droit comme un défi. Dans de nombreuses salles de cours, on aspire à ce que les étudiants utilisent les cas pour reconstruire le système juridique. Les normes juridiques ne servent pas alors à juger laquelle des deux parties a agi correctement. La réponse à cette question – c’est une leçon du réalisme juridique – n’est pas exclusivement une question de droit. L’enseignement du droit aux Etats-Unis fait souvent d’un cas particulier l’occasion de s’interroger sur le bien-fondé des règles juridiques. L’objet d’une telle discussion en classe est de déterminer comment l’ordre juridique devrait être structuré pour que le cas soit résolu de façon satisfaisante devant la juridiction. L’étudiant apprend à intervenir en classe pour argumenter qu’en dépit de la loi, des règlements et du précédent, une règle n’est pas ce qu’elle devrait être. Le but n’est pas simplement que les étudiants apprennent à discerner les questions juridiques difficiles mais aussi qu’ils apprennent que les difficultés doivent être résolues de façon responsable socialement et politiquement. Pour cette raison, la méthode des cas n’est ni rigoureuse, ni formelle. C’est une tentative impressionniste d’intégrer les dispositions législatives, les précédents, les considérations politiques, les théories du droit et les notions de justice et d’équité. Ce qui compte est ce qui marche, ce qui convainc l’auditoire socialement et politiquement concerné.

La beauté – et les limites – de l’enseignement du droit aux Etats-Unis est qu’il en fait tant avec les moyens limités que lui offrent les décisions des cours d’appel. Il encourage et il développe, probablement plus que tout autre système d’enseignement du droit, l’aptitude à établir des distinctions très fines entre les faits de cas similaires et à faire de ces distinctions des arguments juridiques convaincants. Il enseigne aussi aux étudiants non seulement à repérer les questions juridiques – à les créer en réalité – mais, dans une certaine mesure, à plaider pour le changement et à le faire advenir. La méthode des cas peut développer l’imagination et le potentiel créatif de l’étudiant d’une manière qui peut être le mieux décrite comme psychédélique. Bien sûr, en se concentrant trop exclusivement sur ces aptitudes au détriment des autres, les étudiants en droit américains ne deviennent pas virtuoses dans les techniques de manipulation des dispositions d’un code et parviennent rarement à une vision d’ensemble du rapport entre les différents domaines du droit.

Les étudiants en droit américains aspirent à réaménager le passé et à préparer l’avenir. La compréhension du droit implicite dans un tel système est que le juge, l’avocat et le plaignant ont chacun un rôle à jouer non seulement en revendiquant l’application de droits individuels mais en en créant en fait. C’est la vision d’une prise de décision décentralisée, d’un Etat dans lequel chaque individu a un accès direct à un créateur de normes. C’est la conception de l’enceinte judiciaire comme forum pour la démocratie.

De l’enseignement du droit et des projets culturels

La diversité des sens formulée dans les différentes langues et les différents systèmes d’enseignement juridique suggère que chaque tradition culturelle est distincte. Chacune poursuit un objectif particulier qu’il pourrait être heuristique ici d’appeler un projet culturel. Le projet est présent dans la langue qui est parlée, dans la méthode d’enseignement du droit, dans la manière de cuire le pain – bref, dans chaque aspect de la vie d’une tradition particulière.

Tous ceux qui ont vécu à l’étranger sont conscients de cela. Cependant, parce que cela sent son stéréotype, il semble y avoir quelque immoralité à le reconnaître. Une des raisons pour lesquelles les stéréotypes sont de si graves péchés est qu’admettre des distinctions globales peut servir de base à des préjugés ou à la discrimination. Pour ce motif, les comparatistes en tous genres essaient en général de démontrer que, contrairement aux apparences, tout est en fait identique partout. Quelle qu’en soit le motif, en tout cas, peu d’attention a été payée aux particularités des projets culturels. La leçon de Babel, cependant, est difficile à saisir tant qu’un effort n’a pas été fait pour comprendre les particularités – les contributions potentielles – de chacune des diverses traditions culturelles. Ce qui suit est une réflexion préliminaire et subjective à propos du lien qui unit la langue et le droit dans les trois traditions culturelles dont les méthodes d’enseignement du droit viennent d’être examinées.

Un trait particulier à la langue allemande est la façon dont l’abstraction est générée. Cela fait partie du génie de cette langue que l’abstraction ne perd jamais contact avec le concret. En allemand, les abstractions sont des métaphores vivantes. Elles consistent presque toujours en des mots élémentaires, reconnaissables facilement – deux ou plus – qui ont été accolés. Les significations concrètes de base sont en général présentes et actives. Le mot aufheben en est un bon exemple. Il est constitué du préfixe prépositionnel auf [N. d. t. : mouvement vers le haut], up en anglais et un verbe de base heben (soulever, lift en anglais). Son sens premier est simplement lever ou ramasser (je ramasse un stylo par terre) et le mot est utilisé dans la conversation courante en ce sens. Quand il est employé de façon plus abstraite, ce qui est fréquent également, le verbe prend deux significations virtuellement contradictoires. Il peut signifier conserver (mettre quelque chose de côté pour le conserver) ou bien annuler ou retirer (abroger ou rapporter un restriction législative). Hegel l’a employé dans une optique philosophique pour rassembler tous ces sens à la fois. Pour lui, il signifiait le processus de dépassement d’un stade de développement pour le conserver à un niveau plus élevé.

La qualité poétique et philosophique de la langue allemande dérive, dans une large mesure, de cette résonance constante du concret dans l’abstrait. Hegel et Heidegger, par exemple, ont, de manière réitérée, interrogé les éléments individuels des mots composés pour discerner leur contribution au concept abstrait qui en est résulté. Tous les deux ont fait usage du trait d’union comme instrument chirurgical dans leur investigation. Hegel, par exemple, à la dernière page de sa Phénoménologie, découvrait dans Er-Innerung (mémoire/intériorisation) non seulement une ré-immersion de l’Esprit en lui-même mais aussi la suggestion que l’histoire est la résultante du développement interne de l’Esprit. Heidegger a transposé la technique de façon mythopoétique au grec classique, interprétant Existenz (existence) de la perspective de Ek-sistenz (mettre debout ou être exposé à) et aletheia (la vérité) comme a-letheia (arraché à l’oubli). Ainsi l’une des préoccupations centrales de la langue allemande est de permettre que l’élément individuel soit soigneusement et significativement intégré dans l’ensemble. Même les mots simples, lorsqu’ils sont correctement organisés avec d’autres mots prennent une signification métaphysique. L’implication est que l’individuel, non seulement acquiert du sens à travers son rôle dans l’ensemble complexe, mais, dans une large mesure, est identifié à lui.

Bien sûr, cela ne veut pas dire que ce trait soit présent uniquement dans la langue allemande. Par exemple, l’anglais recourt occasionnellement à cette technique aussi (« overcome » [vaincre, littéralement : passer par-dessus], «  headhunter » [chasseur de têtes]), bien qu’une caractéristique de l’anglais soit de faire la distinction entre les abstractions qui ont une racine latine et les mots pour le concret, qui sont dérivés de l’anglo-saxon. (Il est certain que trans-late (traduire) aussi est un composé, à la fois pour ceux qui connaissent le latin et pour ceux qui parlent l’anglais et ont conscience d’autres mots en trans- («  transgress » [transgresser]) et en -late (elate [exalter]) mais les éléments sont moins apparents qu’ils ne le sont dans les composés allemands, correspondants.) De plus, la génération d’abstractions n’est qu’un des traits linguistiques, centraux de la langue allemande. Une autre particularité, par exemple, est le report du verbe à la fin de la phrase, qui requiert une discipline chez l’orateur et chez celui qui écoute, ainsi qu’une aptitude à anticiper une récompense différée. Uniquement après que ces éléments et d’autres encore aient été mis en lumière, est-il possible de se faire une idée claire de la nature du projet allemand.

Même si elle n’est qu’un des éléments du projet culturel allemand, cette préoccupation du rôle de la partie dans le tout en est également constitutive. L’individu, bien qu’il soit respecté en tant que tel, est largement identifié à son rôle particulier dans la communauté. C’est un trait des langues germaniques, qu’elles partagent, dans une certaine mesure, avec l’anglais, que les noms propres très répandus suggèrent l’identification de l’individu à son rôle social – Schmidt (« smith », le forgeron), Müller (« miller », le meunier), Wagner (« wainwright », le charron), Krämer (« shopkeeper », le boutiquier), Bauer (« peasant farmer », le paysan fermier). L’intensité de l’intérêt allemand pour ces questions est ce qui rend difficile la traduction d’une phrase telle que « Unserem Packmeister sind…Bedenken gekommen. » L’évocation d’une expertise implicite par la notion de Packmeister ou maître conditionneur souligne l’importance du développement d’une compétence socialement pertinente pour l’identité de l’individu. En outre, en se référent au maître conditionneur comme étant unser (le nôtre), l’entreprise de fret confirme à la fois que le conditionneur est son employé et laisse entendre que le maître conditionneur est une ressource culturelle, le conditionneur maître de la communauté, une personne spécialement apte à cet art et, en conséquence, méritant la sécurité de l’emploi et les assurances sociales, une personne qualifiée dont la nation entière peut être fière. De plus, comme la phrase le suggère, les maîtres conditionneurs sont eux-mêmes, en définitive, seulement les vecteurs d’une tradition. Les doutes sont nés d’une pratique de l’art multiséculaire et sont venus s’installer simplement chez la personne du maître conditionneur. Et il est évident que la conscience des maîtres conditionneurs du rôle qu’ils ont dans la tradition redéfinit, à son tour, leur façon de se concevoir eux-mêmes.

En même temps, il fait peu de doute que la globalité, selon laquelle le projet allemand est organisé, génère une tension très élevée avec les droits individuels et le souci exacerbé de l’individu. Cette préoccupation – qui est aussi implicite dans le trait d’union chez Hegel et Heidegger aide à expliquer la focalisation de la philosophie allemande sur le statut et la nature de la liberté humaine.

La concentration allemande sur le rôle de la partie dans le tout, bien qu’elle ne soit qu’un de ses moments de contradiction, a une grande influence sur l’enseignement du droit en Allemagne. Elle donne le sentiment de l’importance pour l’individu d’une division sociale du travail, stable, à la fois en raison de la sécurité qu’elle offre et des chances qu’elle fournit de cultiver son art et de maîtriser la technique. L’enseignement du droit en Allemagne n’est qu’une autre expression de cette compréhension. Une des marques d’une division stable du travail est une délimitation méticuleuse de la variété des rôles sociaux. Le législateur fait les lois, tandis que l’avocat et le juge garantissent la compétence technique nécessaire à leur application. Il semble, dès lors, que les traits principaux de l’enseignement du droit en Allemagne correspondent aux fondements de la langue allemande.

Une des qualités exquises du français parlé et écrit repose dans la séparation et l’utilisation alternée de l’indicatif et du subjonctif. Les verbes à l’indicatif se terminent, souvent, par des syllabes prononcées ouvertes (en dépit de l’orthographe), alors que celles du subjonctif sont, en général, remarquablement fermées (vient/vienne). Le subjonctif en français apparaît principalement dans les clauses subordonnées, généralement après que le verbe principal ait exprimé un sentiment personnel, tel que le désir, la joie ou la tristesse. Ainsi, comme proposition simple, elle vient est à l’indicatif mais elle est mise en français au subjonctif lorsqu’elle suit des affirmations telles que je souhaite que…(je veux qu’elle vienne). Le subjonctif peut aussi apparaître dans des clauses relatives qui expriment indirectement des émotions similaires et même dans des clauses principales, à savoir dans un petit nombre d’idiomes fixes, exprimant un grand engagement personnel ou une grande excitation personnelle qui coïncide avec une injonction reconnue socialement (« Vive la France ! » ; « Sauve qui peut ! »). Un grand souci dans l’enseignement du français et une joie dans son apprentissage tourne autour de la maîtrise des formes et des distinctions liées à l’usage du subjonctif. La qualité poétique de la langue française provient aussi en partie du jeu entre les modes (Vienne la nuit sonne l’heure/les jours s’en vont je demeure).

L’indicatif français décrit l’objectif, le vérifiable, le réitérable. Le subjonctif invoque le subjectif, le personnel, le désiré. Délimiter la sphère appropriée pour la poursuite du désir personnel à l’intérieur de la structure de cohésion sociale est le souci central. L’opposition entre les deux modes légitime un rôle pour l’exubérance individuelle à l’intérieur de la structure de convention sociale. De ce point de vue, le projet français s’efforce de conserver une place suffisante pour l’expression de l’individualité, tout en préservant la cohésion centralement organisée. Une fois encore, l’enseignement du droit semble être structuré comme la langue, parce que cela aussi est l’objet du plan. Le plan reconnaît à la fois la tension qui peut résulter de l’affirmation de l’individu et démontre la nécessité du droit comme structure d’organisation sociale.

Bien sûr, l’alternance de l’indicatif et du subjonctif n’est pas unique au français (en fait, il la partage avec les autres langues romanes). De plus, le français a d’autres traits caractéristiques, tels que la double négation (ne…pas, ne …rien) qu’il faudrait explorer pour comprendre parfaitement le projet français.

Il apparaît utile d’inclure ici une discussion brève sur l’anglais américain et le projet culturel américain. Le sens de la particularité de l’anglais américain, cependant, m’est largement interdit. Une des leçons les plus directes de l’histoire de Babel, comme l’a fait observer Paul de Man, est que la relation la plus étrangère et la plus opaque qu’on puisse avoir avec une langue est souvent celle que l’on entretient avec sa langue maternelle. Cependant, ceux que j’ai consultés et qui parlaient l’anglais en tant que langue étrangère ont souvent eu tendance à évoquer les mêmes particularités. Il n’y a pas coïncidence entre l’écriture et la prononciation (« tough/though/through, read/read »). Les prépositions son employées d’une manière qui apparaît idiosyncratique (« the alarm went off » [l’alarme s’est déclenchée], « to study under » [étudier sous la direction de]. La formation des mots ignore souvent l’étymologie (« hamburger/cheeseburger ») (« sandwich/fishwich »). Il existe des règles que peu de gens maîtrisent (la distinction entre that et which, l’usage qu’il convient de faire de la virgule). D’autres n’existent encore que par la reconnaissance de leur violation : les interdictions de couper un infinitif, de finir une phrase avec une préposition). Des règles sont rarement mises en pratique (nombre de celles concernant les différents temps des verbes au passé). Dans de vastes domaines, aucune règle n’est énoncée et rien ne vient au secours de l’étranger qui n’a pas encore acquis le sens sous-jacent de l’entreprise. Les règles établies semblent avoir une importance très relative, tandis que les règles effectives donnent l’impression d’être inexprimables. En fait, les expressions idiomatiques prévalent tellement qu’il est possible de maîtriser les règles sans pouvoir encore parler la langue couramment. Le consensus se fait pour dire qu’il s’agit qu’une langue à l’imagination infinie mais avec peu de discipline, une langue jamais au repos, qui innove sans cesse. (« C’est la répétition », annonça l’arrière des Quarante-neuvièmes de San Francisco, Roger Craig, à la presse après que son équipe ait gagné le Super Bowl pour la seconde année consécutive, « maintenant nous voulons la tri-pétition. ») [N. d. t. : le nom de l’équipe renvoie aux participants à la première ruée vers l’or].

Inutile de dire qu’il y a beaucoup en commun, ici, avec l’enseignement du droit aux Etats-Unis, en particulier le caractère impromptu et non systématique, la joie avec laquelle les principes et les théories sont créés, utilisés et oubliés. La façon pragmatique de faire de la politique aux Etats-Unis, le rôle de l’initiative individuelle et tout le reste semblent intimement liés dans tout cela. Mais seul quelqu’un qui l’envisage à partir d’une autre tradition peut le percevoir clairement. (En réalité, ce que j’ai indiqué plus haut concernant la compréhension particulière implicite dans l’enseignement du droit aux Etats-Unis ne relève pas de ma propre intuition mais est emprunté à Michel Pêcheux qui avait mentionné cette idée peu avant sa mort).

Une leçon à tirer est que chaque système d’enseignement du droit, à l’instar de la langue dans laquelle il est formulé, constitue une partie d’un projet culturel plus large et représente une articulation de sens particulière. La leçon beaucoup plus profonde de la tour de Babel et que la diversité mérite d’être reconnue, préservée, cultivée et développée. Les implications politiques et théoriques de cette leçon s’observent peut être le mieux du point de vue de la postmodernité.

Tout d’abord, l’histoire de Babel semble confirmer une grande part de ce que la postmodernité a dit à propos de l’implication de la folie dans la compréhension. L’idée est que la compréhension est constituée fondamentalement par le désir d’échapper au chaos. (Elle est discutée par William Corlett, dans Community without Unity de 1989). Dans l’espoir de domestiquer le chaos, la compréhension construit des oppositions polaires et oblige tout élément existant à se ranger sous l’un des deux pôles – masculin/féminin, blanc/noir, droite/gauche, malade/bien portant, individu/collectivité. La compréhension porte ainsi la trace de la crainte qui a présidé à sa constitution mais elle est elle-même une forme de dérangement.

Ceci, en fait, est ce sur quoi porte l’histoire de Babel. La confusion de la langue est le résultat direct d’une tendance apparemment inévitable à penser en termes d’oppositions binaire. Il est certain que chacun des projets culturels, examinés ici, leurs systèmes d’enseignement du droit et leurs langues y compris, essaie de surmonter le chaos de cette manière. L’enseignement du droit en Allemagne met l’accent sur l’obéissance du juge à la volonté du législateur d’une manière qui reflète le souci du projet culturel allemand concernant l’importance d’intégrer les individus dans la collectivité. L’enseignement du droit en France insiste sur la nécessité d’exprimer par une opposition binaire, l’opposition entre le désir individuel et l’ordre juridique et reflète ainsi les oppositions qui se retrouvent dans la langue entre le subjonctif et l’indicatif, le subjectif et l’objectif, l’individuel et le collectif. L’enseignement du droit aux Etats-Unis souligne les exigences conflictuelles de la créativité judiciaire et du précédent – l’autre version de la tension entre individu et collectivité, qui correspond à l’opposition en anglais américain entre les expressions idiomatiques et les règles traditionnelles.

Chaque projet culturel et chaque système d’enseignement du droit semble tenter d’échapper au chaos en construisant son propre ensemble de polarités, des oppositions qui peuvent être ordonnées sur de nombreux axes, y compris la relation entre l’individu et la collectivité. Les déconstructionnistes sont, à juste titre, inquiets du pouvoir de ces oppositions et ont raison de nous invite à essayer de les désamorcer. En ce sens, HaShem a été le premier déconstructionniste, parce que c’était son souci. Ce qu’HaShem a constaté en descendant sur Babel, c’est que l’humanité était terrorisée par l’inconnu et qu’elle était prompte à tenter de se protéger en articulant des significations en termes d’oppositions – les Cieux et la terre, la vie et la mort, l’unité et la dispersion, la nomination et le chaos. HaShem a alors brouillé la langue et envoyé l’humanité dans l’inconnu qu’elle craignait le plus. En créant une multitude de langues, HaShem espérait diluer les dichotomies dans la diversité et aider l’humanité à vaincre sa réduction de sens.

En résumé, la compréhension culturelle dans une langue ou un projet culturel est affligée par la structure d’opposition que la déconstruction nous a appris à voir et à rejeter. Chacune de ces compréhensions est, par conséquent, non seulement particulière et limitée mais, en fait, habitée par la crainte et la folie ou plutôt elle constitue une forme de folie embrassée pour échapper à une autre. C’est pourquoi la traduction peut être non seulement frustrante, mais qu’elle peut également littéralement rendre fou : elle tend à faire sortir le traducteur de ses remparts contre la folie. Les traductions de Sophocle par Hölderlin ont été parmi les dernières lignes qu’il ait composées avant de plonger dans presque quarante ans de silence fou.

Une seconde préoccupation du postmodernisme est le problème de l’unité d’origine. Telle que je la comprends, un des buts de la politique postmoderne est de démontrer l’importance de la pluralité des différences et de créer une société qui tire avantage de la synergie potentielle de tous les types de différence. Dans cette perspective, les philosophies modernes de la différence tentent de démontrer que les différences ne peuvent pas être ramenées à une unité ou totalité d’origine dans laquelle elles pourraient, enfin, être réconciliées. La différence, nous dit-on, est sans origine (« anoriginal »). (L’expression vient d’Andrew Benjamin, qui résume l’argument dans Translation and the Nature of Philosophy de 1989.) Le danger que la postmodernité cherche à éviter est la structure unique, totalisante, qui peut être imposée sur la diversité et ainsi la détruire.

Cependant, toutes les histoires d’origine n’ont pas ce problème. Les récits de l’origine ne posent problème que lorsqu’ils impliquent qu’il serait profitable de réduire la diversité à l’unité ou de retourner à l’âge d’or originel. Un exemple en est le mythe du retour extraordinairement conservateur et nostalgiquement romantique qui hante la pensée de Marx et qui semble avoir conduit Heidegger vers le nazisme. Mais il n’est nulle part suggérer dans l’histoire de Babel que l’humanité se trouverait mieux de retourner à la condition noachique. En outre, comme l’histoire l’indique clairement, il n’y a jamais eu une unité de signification à l’origine. La langue originelle doit avoir abrité une multitude incroyable de modèles et d’idées. Sinon, sa confusion n’aurait jamais produit dix mille langues humaines. C’est plutôt l’insistance de l’humanité à réduire cette richesse incroyable à un seul ensemble d’oppositions simples qui a conduit à la calamité. De plus, il est clair qu’il n’y a aucun moyen, en partant des langues naturelles qui existent encore aujourd’hui, de reconstituer la langue originelle. La langue est et restera toujours, pour nous, désarticulée dans la différence. Une unité qui aurait pu exister par le passé, ne peut pas être re-synthétisée. Dès lors que les langues restantes ne peuvent pas être réduites à une signification unique, tout ce qui résulte d’un assemblage des pièces est la compréhension de la façon dont chacune représente le type d’intentionnalité que Walter Benjamin désignait comme le parler pur (« die reine Sprache »). Ainsi, l’histoire de Babel n’est pas l’histoire d’une origine mais plutôt l’indication d’une trace.

Un dernier problème théorique que soulève l’histoire de Babel concerne le statut de la diversité. C’est une question qui n’est jamais réellement résolue dans les philosophies ordinaires de la différence (« garden variety philosophies of difference »). Ces théories entreprennent de démontrer la plausibilité d’une manière de penser qui conçoit la différence comme première. Cependant la simple existence – ou même la primauté – de la différence ne peut pas à elle seule nous convaincre que la différence est bonne. A la place d’un argument normatif démontrant la valeur de la diversité, les philosophies de la différence se contentent d’offrir un entassement de différences, qu’il vaudrait mieux appeler l’indifférence. Bien que ces philosophies puissent se lire comme impliquant que nous devons respecter ceux qui ont des vues qui diffèrent des nôtres, elles n’offrent rien qui puisse nous encourager à consacrer notre énergie à l’examen soigneux des articulations de sens qui se présentent à nous comme non convaincantes ou étranges. On pourrait parvenir à la position qu’elles adoptent aussi bien par indolence que par conviction.

C’est en ce sens que l’histoire de Babel démontre combien plus il y a dans la diversité que les philosophies de la différence l’ont perçu. En effet, le message de cette histoire n’est pas simplement que la différence est un donné incontournable. C’est plutôt que la diversité élargit les ressources de l’intelligibilité. La raison en est la suivante. La langue ne s’empare pas du monde tel qu’il est mais constitue l’intelligible par la communication. Il n’y a rien d’intelligible indépendamment du langage. Cette pensée qu’Heidegger a empruntée à Stefan George – Il n’y a rien en l’absence de mot (« Kein ding sei wo das wort gebricht. ») – laisse supposer que toute langue et toute tradition mérite un profond respect. Malgré leurs limites et leur dérangement, les compréhensions dans les langues naturelles qui survivent sont la somme totale de l’intelligibilité. Si chaque langue en constitue un fragment différent, chacune alors est un trésor. Nous sommes les bergers et non les maîtres du langage.

La richesse potentielle de la diversité est au moins triple. Tout d’abord, dès lors que les articulations de sens présentes dans les langues et les traditions particulières sont chacune limitées, chacune trouvera beaucoup de ce qui est évidemment et pratiquement utile dans les autres projets culturels. Et cela est vrai qu’il y ait eu ou non, un jour, une langue originelle, unique de laquelle les langues survivantes peuvent être des fragments. Ensuite, le jeu entre les diverses traditions offre une des rares occasions pour la création d’idées vraiment nouvelles, des idées qui naissent en dehors de la sphère d’expérience particulière d’une unique tradition. Enfin, la diversité est la condition indispensable pour une réflexion sur soi sérieuse. Sans l’expérience des traditions diverses, il serait littéralement impossible d’établir les caractéristiques spécifiques de toute compréhension particulière. Les êtres humains qui ne connaissent qu’une seule langue n’ont guère d’autre choix que de considérer l’articulation de sens dans cette langue comme un absolu. Il n’y a pas grand-chose qu’ils puissent faire pour sortir de cette compréhension et la relativiser. L’articulation de sens dans leur langue va imprégner tout ce qu’ils pensent et écrivent et rendre le réductionnisme totalisant difficile à éviter. S’ils prennent conscience qu’il existe des perspectives autres, différentes, ils pourront, bien sûr, se montrer tolérants. Mais la sagesse n’est pas simplement la tolérance, ce n’est jamais une reconnaissance de la diversité, aussi généreuse et humanitaire, soit-elle. La sagesse est une vision à partir de la diversité, une compréhension constituée au sein de la fragmentation. La multiplicité des langues est sa condition irréductible. C’est une bénédiction et non une malédiction.

Des bénédictions

Les bénédictions sont des occasions. Que la saisie de ces opportunités requière effort et souvent souffrance n’y change rien. L’étude d’une langue étrangère et l’initiation à une culture étrangère peuvent être surprenantes et délicieuses mais elles impliquent une mémorisation ahurissante, une répétition incessante et une réorientation de la pensée qui ne se fait pas sans douleur. Quand elles font l’objet d’un engagement sérieux, elles peuvent aussi conduire à une solitude lancinante, celle qui accompagne les étrangers qui s’isolent de leurs compatriotes assez longtemps pour maîtriser les bases d’une langue étrangère. Et l’apprentissage d’un système juridique étranger peut être encore plus désorientant et troublant que ne l’a été, en premier lieu, celui de la langue.

Personne ne réussit dans cette entreprise sans une bonne raison. Certains ont vu leur vie brisée dans leur patrie, ont été dispersés sur les chemins de l’exil, soumis involontairement à la force destructrice de la diversité. Ils sont reconnaissants pour l’hospitalité dont font preuve leurs hôtes mais sont aussi frustrés de l’incompréhension qu’ils rencontrent. Ils survivent à l’expérience à laquelle ils se trouvent involontairement confrontés en s’accrochant à la possibilité d’un retour. Pour les autres, la diversité est un rappel constant d’incomplétude, de la blessure qu’a infligée à l’âme le démembrement qui s’est produit à Babel. Leur prise de conscience du caractère appauvri de toute articulation isolée de la compréhension les conduit à chercher à embrasser des cultures étrangères. Cependant, même pour eux, la diversité n’est rien d’autre qu’une cicatrice sur une blessure inguérissable.

Les conséquences désastreuses de la confusion de la langue sont indéniables quel que soit le point de vue. Mais une bénédiction ne se distingue pas d’une malédiction par l’intensité de la peine qu’elle évite ou par la qualité du confort qu’elle apporte. Ce qui fait de Babel une bénédiction, c’est qu’elle introduit, bien qu’à un coût terrible, le défi, autrement exclu, de la possibilité.

Notes

[*] Françoise Michaut est directrice de recherche au CNRS
UMR 7074 - Centre de théorie et analyse du droit.

[*] Professeur de droit à l’Université de Miami Law School. (N. d. t. : aujourd’hui, Distinguished Professor à Rutgers University Law School, Camden, New Jersey.)

[**] Source : Richard Hyland, « Babel : A She’ur », in Cardozo Law Review, Vol.11 : Deconstruction and the Possibility of Justice, 1990, p. 1585-1612

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