Clio@Themis

Jean-Louis Halpérin

Introduction

1. Le mouvement désigné sous l’expression « Droit et Littérature » a ses origines aux États-Unis dès la première moitié du XXe siècle dans certains des travaux de Wigmore et de Cardozo. Avec le premier de ses auteurs a été initiée la recherche « Law in Literature » qui s’intéresse aux témoignages sur le droit contenus dans la littérature, notamment dans les romans. Avec le second de ces juristes, l’attention s’est portée sur les styles judiciaires et plus généralement sur les textes juridiques en tant que discours littéraires, « Law as Literature ». Développées sur la base d’enseignements spécifiques dans les universités américaines depuis les années 1970, ces études ont rapidement constitué une branche nouvelle d’une science du droit à ambitions pluridisciplinaires dans le cadre plus général des orientations anti-formalistes du « Law and… ». L’écho en est parvenu progressivement sur le continent européen où, parallèlement et dans certains cas antérieurement à la connaissance des idées venues d’outre-Atlantique, l’intérêt pour les formes de « l’écriture du droit » ou la « jurislittérature » donnait lieu à des recherches innovantes.

2. L’histoire du droit, traditionnellement conçue comme une étude des textes juridiques du passé qui entretient de forts contacts avec la philologie et la diplomatique, est restée plus longtemps insensible aux différentes problématiques de « Droit et Littérature ». S’il ne manquait pas d’études étiquetées « histoire du droit » sur les témoignages des écrivains relativement aux droits du passé ou, plus encore, sur le style et les formes des discours juridiques, la réflexion méthodologique ne portait guère sur les apports éventuels de ce mouvement, lui-même multiforme, aux différentes conceptions de l’histoire du droit, qu’il s’agisse des rapports de la forme et du fond ou de la rationalisation de l’ordre juridique et de sa figuration littéraire.

3. C’est cette lacune que le numéro 7 de Clio @ Thémis s’efforce de combler, à partir d’un colloque tenu en mai 2012 à l’Ecole normale supérieure et de deux autres textes publiés ici dans les rubriques « Actualité de la recherche » et « Varia ». Dans l’ordre chronologique des périodes étudiées, Christophe Archan s’intéresse aux poètes-juges de l’Irlande médiévale (une situation historique d’émergence du droit où la qualité de poète est expressément reconnue aux juges par la tradition), François Ost nous livre un texte original sur William Shakespeare (cet auteur, dont on sait les liens très étroits avec les milieux juridiques anglais, est-il un modèle pour l’étude du droit dans la littérature ou pour la compréhension du droit comme littérature ?), Christian Biet s’interroge sur les rapports entre mise en scène théâtrale et procédure dans la France du XVIIe siècle (en rappelant que les classiques français du Grand Siècle connaissaient souvent bien le droit) et Françoise Michaut analyse le développement historique du mouvement « Droit et Littérature » aux États-Unis (Droit et Littérature est aussi un objet de l’histoire de la pensée juridique qui doit, à ce titre, être replacé dans son contexte intellectuel, social et politique). Deux des plus grands spécialistes américains de Law and Literature, connus de longue date dans ce mouvement, Richard Weisberg et Richard Hyland montrent combien l’analyse des styles judiciaires, menée selon les méthodes familières aux juristes de common law, éclaire la réflexion sur le dit et le non-dit dans les discours juridiques.
Leurs textes en anglais sont aussi de vivants témoignages des modes d’écriture des juristes nord-américains : le comité éditorial de Clio @ Thémis se réjouit de les livrer aux lecteurs dans leur forme originale.

4. Ce numéro 7 comporte également une réflexion de Laurence Giavarini autour de la parution du volume collectif L’écriture des juristes (la question de l’écriture du droit apparaissant, à toute le moins, comme un des domaines de « Droit et Littérature »). Enfin Silvia Falconieri rouvre, avec des documents inédits, le dossier de l’enseignement du droit antisémite sous Vichy (un débat sur les effets les plus cruels du discours juridique qui avait précisément été relié par Richard Weisberg à la thématique « Droit et Littérature »). Nous espérons que ces articles, très divers dans leur objet et leur méthode, contribueront à la réflexion sur les apports mutuels qui peuvent résulter d’échanges entre la discipline « Histoire du droit » et le mouvement « Droit et Littérature » (les deux entités étant des simplifications pour réunir des courants différents et dans certains cas divergents). Entre l’idée naïve d’une confusion des deux domaines (tout serait littérature dans le droit et l’histoire du droit serait une variante de l’histoire littéraire) et une indifférence tout aussi dommageable (qui voudrait laisser l’histoire du droit en dehors de tout contact avec les tenants de « Droit et Littérature »), il y a beaucoup d’espace pour le dialogue. Si tout n’est pas littérature dans le droit, la place des textes et de leur interprétation est centrale dans toute histoire juridique : comme le renouvellement des débats sur l’herméneutique, la prise en compte de l’esthétique des formes juridiques participe à une meilleure compréhension de la force (tout aussi symbolique que réelle) du droit et de la variété de ses représentations.

Jean-Louis Halpérin
Professeur de droit à l’ENS Ulm
UMR 7074 Centre de Théorie et Analyse du Droit

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